La Révolte des Pays-Bas (1568-1648)

La Révolte des Pays-Bas (1568-1648)

Dans la préface de la troisième édition de La Politique parue en 1614, Althusius dédie son ouvrage « aux valeureux dirigeants des États de Frise [méridionale]»[1]. Il se réfère alors aux dirigeants des sept provinces du nord des Pays-Bas espagnols, l’entité qui prend le nom de Provinces-Unies vers 1581. La ville d’Emden, dont il est le syndic, est étroitement liée aux Provinces-Unies qui fournissent troupes et protection pour l’aider à résister aux empiétements des comtes de Frise septentrionale à ses privilèges et droits[2]. La situation d’Emden est donc liée à celle des Provinces-Unies notamment par le fait que les deux se trouvent à résister à leur souverain légitime pour des raisons similaires. Dans La Politique, Althusius aurait donc transposé à l’écrit des idées provenant du conflit entre les Provinces-Unies et l’Espagne. Voyons maintenant succinctement les grandes lignes de cette révolte devenue guerre d’indépendance.

En 1614, les deux parties en sont à la cinquième année d’une trêve qui va durer douze ans (1609-1621), et cela d’un conflit qui en est à sa 46e année. Mais même si elles ont su se donner du temps pour respirer avant la reprise des hostilités avec les Espagnols, les Provinces-Unies sont dans un état de guerre civile entre les Arminiens et les Gomaristes avec notamment comme enjeu un calvinisme se plaçant un peu en retrait de la société civile pour les premiers, ou un calvinisme présent dans toute les institutions de la jeune république pour les seconds. Ce conflit, aussi appelé Guerre de 80 ans, va ainsi avoir lieu de 1568 à 1648. Les causes de la Révolte résultent en grande partie des persécutions religieuses et politiques que les réformés néerlandais subiront tout au long des règnes de Charles V puis de Philippe II. En effet, que ce soit au niveau du Compromis des nobles d’avril 1566, où une partie de ceux-ci font des demandes claires quant au respect de leurs privilèges et droits, ou de la crise iconoclaste initiée dès l’été de la même année qui fait en sorte que les lieux de culte catholiques sont saccagés par des calvinistes radicaux, le pouvoir espagnol se montrera très dur envers les individus des Pays-Bas espagnols. La répression des troubles sera déléguée à partir de 1567 au Duc d’Alba qui sera impitoyable dans ses fonctions et qui, de plus, ne fera aucune exception quant aux individus visés : catholique ou réformés, bourgeois ou nobles, riches ou pauvres, toutes les couches de la population sont dans sa mire.

À cette époque, au sein des territoires possédés par le souverain espagnol, le climat politique est à la contestation de l’autorité de Philippe II, et pas seulement aux Pays-Bas. En effet, la découverte des Amériques en 1492 amène les intellectuels à s’interroger sur la présence espagnole dans le Nouveau monde. Une rhétorique de la dénonciation de la domination espagnole va s’établir et influencer les contestataires de l’autorité royale, ce que la propagande des révoltés ne manquera pas d’utiliser.

Toutefois, pendant que les propagandistes des deux camps s’en donnent à cœur joie, la lutte armée continue. En effet, jusque dans les années 1580, les batailles entre les armées néerlandaises et espagnoles vont d’abord être de type rébellion voire guérilla, pour ensuite passer vers la guerre d’indépendance jusqu’à environ le milieu des années 1580, période marquant la fin de la tutelle espagnole sur les sept provinces des Pays-Bas espagnols devenues les Provinces-unies. À partir de ce moment, les combats deviennent du type guerre entre deux entités souveraines. Quoi qu’il en soit, l’indépendance des Provinces-unies est reconnue officieusement par l’Espagne lors de la signature de la trêve de 1609. Elle le sera officiellement en 1648 lors de la signature du traité de Westphalie qui mettra fin à la fois à la guerre de trente ans entre la France et l’Espagne, mais aussi à la Révolte des Provinces-Unies contre cette dernière.

Mis à part quelques radicaux, personne ne désirait que les sept provinces du nord des Pays-Bas espagnols deviennent indépendantes et il y en avait encore moins qui voulaient répudier Philippe II. Par leur révolte contre l’autorité espagnole, les Néerlandais initient ainsi une dynamique qui les mènera contre leur intention de départ à une indépendance de fait. Au final, parce que la Révolte n’était pas au départ dirigée vers l’indépendance, les personnalités politiques néerlandaises ont eu à mettre en place une structure politique rendue nécessaire par le déroulement des événements. Les solutions devaient pouvoir être vite appliquées à court terme. L’évolution de la situation politique de ce conflit amène ainsi les dirigeants à prendre des décisions qui auront par la suite des répercussions sur l’organisation politique des Provinces-Unies.

En conséquence, pour en arriver à Althusius, sa pensée représenterait une synthèse entre la Révolte et le contexte intellectuel de l’époque. En analysant ces idées ainsi que les intentions d’Althusius en écrivant La Politique, il serait possible de comprendre les relations entre l’idée fédéraliste althusienne, qui représente une grande partie de sa pensée, et son environnement intellectuel. Pour mon mémoire, il s’agit de saisir comment Althusius mobilise et s’appuie sur les auteurs le précédant et comment l’agencement et l’utilisation qu’il en fait le mène à produire un modèle politique original. En gros, je désire voir quels sont les forces intellectuelles qui ont aidé Althusius à cimenter sa construction théorique.


[1] Johannes Althusius, Politica Methodice Digesta, trad. du latin par Frederick S. Carney, Londres, Eyre & Spottiswood, 1995 (1964), p. 11.

[2] La Frise est une aire géographique comprise actuellement entre le nord de la Belgique et l’ouest de l’Allemagne. À l’époque, elle est était séparée entre les territoires allemands luthériens au nord, les Provinces-Unies calvinistes au centre et les Pays-Bas espagnols catholiques au sud. Ce qu’il est important de savoir, c’est que les territoires qui en faisaient alors partie n’étaient pas gouvernés par un même souverain, ils étaient indépendants les uns par rapport aux autres, et souvent autonomes par rapport à leurs souverains respectifs.

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